Portrait · Fondateur · Industriel · Toei Animation · 1896-1971
Ôkawa
Hiroshi
大川博 · 30 déc. 1896, Niigata — 17 août 1971 · 74 ans · Fondateur de Toei Animation
Il n'était pas animateur. Il n'était pas dessinateur. Il était un homme de chiffres, ancien fonctionnaire des chemins de fer japonais, devenu l'un des producteurs de cinéma les plus puissants du Japon d'après-guerre. Et c'est lui qui a décidé, en 1956, que le Japon aurait son propre Disney. Il s'appelait Ôkawa Hiroshi. Il a fondé Toei Dôga. Tout le reste en découle.
Le cheminot — formation et première carrière
Ôkawa Hiroshi naît le 30 décembre 1896 dans une famille de chefs de village du comté de Nishikanbara, préfecture de Niigata. Après des études de droit à l'université Chuo à Tokyo, il entre au ministère des Chemins de fer impériaux japonais — l'une des institutions les plus stratégiques du Japon de l'ère Taisho et du début de l'ère Showa. C'est un homme de chiffres et d'organisation, formé à la gestion d'infrastructures à grande échelle.
Parmi ses supérieurs figure un certain Eisaku Satô — qui deviendra Premier ministre du Japon de 1964 à 1972 et recevra le prix Nobel de la paix en 1974. La proximité avec ces cercles de pouvoir institutionnel forge chez Ôkawa une vision stratégique qui le distinguera toujours des simples producteurs de divertissement.
En 1942, Ôkawa rejoint le groupe Tokyu — conglomérat ferroviaire et immobilier fondé par Keita Gotô — à l'invitation de ce dernier. Après-guerre, pendant la période de dépurification des élites industrielles par les Alliés, il assume la direction opérationnelle du groupe en l'absence de Gotô, expulsé de ses fonctions. Son rôle dans la réorganisation du groupe Tokyu — qui donnera naissance à Keio, Odakyu et Keikyu comme entités indépendantes — est décisif et sous-estimé par l'historiographie standard.
Toei — redresser une société à l'agonie
En février 1951, Ôkawa prend la présidence de Toei — une société de distribution et production cinématographique affiliée au groupe Tokyu, alors lourdement endettée. La mission est claire : redresser ou couler. Ôkawa applique sa méthode de fonctionnaire-entrepreneur : rigueur financière, réduction des coûts, diversification des revenus.
Le redressement est spectaculaire. En quelques années, Toei devient l'une des sociétés de cinéma les plus puissantes du Japon, porté par le boom des films historiques (jidaigeki) des années 1950 — un genre que le public japonais de l'après-guerre consomme massivement. Ôkawa comprend avant ses contemporains que le cinéma japonais est en train de vivre ses dernières années de domination culturelle, menacé par l'arrivée de la télévision.
Un ancien comptable ferroviaire chargé de redresser un panier de sociétés cinématographiques déficitaires, Ôkawa a parié sur l'épuisement du filon Disney au milieu des années 1950 — ce qui s'est effectivement produit avec la dernière sortie significative, La Belle et le Clochard (1955), arrivant dans les cinémas japonais en 1956.
— BFI Sight & Sound — « The seeds of anime: how Japanese animation arose » · bfi.org.uk
La vision — « Le Disney de l'Orient »
Le tournant se produit en 1953, lors d'un voyage d'affaires aux États-Unis. Ôkawa découvre les studios Disney en activité et assiste à des projections de leurs films. Il est écrasé par la qualité visuelle, la maîtrise technique, et — surtout — par le potentiel commercial international de ces œuvres. Il rentre au Japon avec une conviction que ses collaborateurs n'ont pas encore : la télévision va tuer le cinéma de masse, et l'animation est le seul secteur capable de surv ivre à cette transition parce qu'elle peut être vendue aussi bien en salle que sur petit écran.
Il a été submergé par les couleurs magnifiques du film. En 1956, il a construit un studio moderne — un palais aux murs blancs avec climatisation, comme on l'appelait — et fondé Tôei Dôga (aujourd'hui Tôei Animation). Son ambition : devenir « le Disney de l'Orient ».
— Nippon.com — « The Evolution of the Japanese Anime Industry » · nippon.com
Cette formule — « le Disney de l'Orient » — n'est pas qu'un slogan publicitaire. C'est un programme industriel complet : créer un studio d'animation intégré, avec ses propres artistes formés en interne, sa propre chaîne de production, ses propres films destinés à l'exportation asiatique. Ôkawa pense à des marchés — la Chine, la Corée, l'Asie du Sud-Est — pas à un art pour élite. Cette vision mercantile, souvent jugée téléologique par les historiens de l'animation, est précisément ce qui la rend réalisable.
L'acquisition de Nichidô — 31 juillet 1956
En 1955, deux animateurs de Nichido Eiga — le plus grand studio d'animation japonais de l'époque, qui ne compte que 24 à 25 personnes et travaille dans un bureau de fortune installé sur les terrains d'un lycée — se rendent chez Toei pour demander une aide financière. Le directeur commercial Chiaki Imada, flairant le potentiel, convainc Ôkawa d'acquérir l'entreprise avec l'argument décisif : « Devenons le Disney de l'Orient ».
Le 31 juillet 1956, Nichidô Eiga est absorbé et rebaptisé Tôei Dôga Co., Ltd. (東映動画株式会社). Ôkawa en est le premier président. Sanaë Yamamoto, ancien président de Nichidô, est maintenu comme directeur de production — garantissant la continuité du savoir-faire technique. C'est cette combinaison — le financier visionnaire et l'animateur vétéran — qui va rendre le projet possible.
Construction d'un nouveau studio état-de-l'art dans le quartier Oizumi de Tokyo — surnommé « le palais blanc climatisé ». Budget massif, conditions de travail inédit es pour l'animation japonaise.
Ôkawa lance un programme de formation interne massif : les vétérans de Nichidô forment les nouvelles recrues. Chaque groupe formé doit à son tour former le groupe suivant. Système de multiplication pyramidale des compétences.
Ôkawa proclame publiquement l'objectif : « produire à terme deux longs métrages d'animation et d'autres œuvres mineures par an ». Les animateurs vétérans sont choqués par l'ambition. Lui est plus optimiste qu'eux sur l'avenir de l'animation.
Sortie de Hakujaden — premier long métrage animé couleur d'Asie. 214 154 dessins. Deux ans de production. Le pari est tenu.
Hakujaden 1958 — le pari fou
Hakujaden (白蛇伳, « La Légende du serpent blanc », sorti en Occident sous le titre Panda and the Magic Serpent) sort en octobre 1958. C'est le premier long métrage d'animation couleur d'Asie — une première mondiale pour le continent. Il mobilise 214 154 dessins, produits en deux ans par une équipe qui, deux ans auparavant, ne comptait que quelques dizaines de personnes.
Le choix du sujet est stratégique : une légende chinoise classique, dans l'espoir de séduire le vaste marché cinématographique chinois. Le pari échoue sur ce point précis — deux mois avant la sortie du film, la République populaire de Chine rompt toutes ses relations commerciales avec le Japon après un incident diplomatique à Nagasaki. Le marché chinois, sur lequel Ôkawa comptait massivement, se ferme du jour au lendemain.
Mais Hakujaden s'impose au Japon. Et il réalise quelque chose d'improbable : Hayao Miyazaki, adolescent en pleine préparation de ses examens d'entrée à l'université, voit le film et est siderément frappé par sa qualité. Des années plus tard, il confiera que c'est ce film qui lui a donné envie de devenir animateur. Sans la décision d'Ôkawa de produire Hakujaden, le cinéma mondial n'aurait peut-être jamais connu Hayao Miyazaki.
Tôei Dôga a choisi Hakujaden (La Légende du serpent blanc) comme premier film. C'était une adaptation d'un conte populaire chinois. Miyazaki Hayao, qui a vu le film pendant une pause dans ses révisions, a été stupéfait par sa qualité.
— Nippon.com — « The Evolution of the Japanese Anime Industry » · nippon.com
L'héritage — Miyazaki, Takahata, Tezuka — tous issus de Toei Dôga
La décision d'Ôkawa de construire un studio d'animation intégré avec des standards élevés et un programme de formation interne massif a un effet que personne ne pouvait anticiper en 1956 : elle crée le vivier de talent qui va engendrer toute l'histoire de l'anime japonais.
Hayao Miyazaki rejoint Toei Dôga en 1963 comme dôga-man (animateur intermédiaire). Isao Takahata y travaille comme assistant réalisateur. Osamu Tezuka — qui fondera Mushi Production en 1961 — est un observateur attentif et admiratif du modèle Toei avant de développer son propre système d'animation limitée, en opposition directe avec le standard élevé de Toei Dôga.
Tous les grands studios d'animation japonais des années 1970-1990 ont été fondés par d'anciens salariés de Toei Dôga : A-Production (qui deviendra Shin-Ei Animation), Oh! Production, Madhouse. La généalogie de l'animation japonaise passe systématiquement par Toei Dôga — et donc par la décision de cet homme de chiffres de 1896 qui avait vu un film Disney pendant un voyage d'affaires.
L'homme de baseball — Toei Flyers et la Ligue du Pacifique
Ôkawa Hiroshi est aussi un personnage majeur de l'histoire du baseball japonais — une dimension de sa biographie généralement omise dans les histoires de l'animation. En 1946, le groupe Tokyu prend le contrôle d'une équipe de baseball professionnelle et fonde les Tokyu Flyers, avec Ôkawa comme propriétaire. En 1950, il devient le premier président de la Pacific League — l'une des deux ligues du baseball professionnel japonais créées cette année-là.
En 1954, les Flyers passent sous contrôle Toei et deviennent les Toei Flyers. L'épisode le plus remarquable de sa gestion sportive concerne le recrutement du joueur coréen Chang Hoon en 1959. Face à des règlements qui limitaient les joueurs d'origine étrangère, Ôkawa intervient personnellement auprès du bureau des propriétaires pour faire modifier les règles — permettant aux joueurs nés au Japon d'être traités comme des Japonais indépendamment de leur nationalité. Un geste remarquable dans le contexte des relations nippo-coréennes de l'époque.
En 1962, les Toei Flyers remportent la Japan Series sous la direction du manager Shigeru Mizuhara. C'est le moment le plus heureux de la carrière sportive d'Ôkawa.
La fin — cirrhose et testament industriel
En 1964, Ôkawa rompt avec le groupe Tokyu et rend Toei indépendant. C'est la conséquence d'une promesse non tenue : Keita Gotô avait promis de lui remettre les rênes du groupe Tokyu s'il en redressait les sociétés — mais c'est le fils de Gotô, Noboru, qui hérite du pouvoir. Ôkawa refuse et s'autonomise. Toei devient une entité indépendante, dont il reste le patron absolu.
Les années suivantes voient Toei s'adapter à la télévision — exactement ce qu'il avait anticipé en 1953. Toei Dôga produit des séries TV, des œuvres pour enfants, des coproductions. L'animation limitée — qui permet de produire vite et à bas coût — remplace progressivement l'animation plein écran des premiers longs métrages.
Hospitalisé pour cirrhose du foie en 1971, Ôkawa continue de travailler depuis son lit d'hôpital, rédigeant des documents, étudiant des rapports, refusant de lâcher les rênes. Il s'éteint le 17 août 1971, à 74 ans. Son successeur — Shigeru Okada, producteur cinéma — hérite d'une société affaiblie par le déclin général du cinéma japonais, et devra vendre actifs immobiliers et stocks pour stabiliser les finances.
Aujourd'hui, le Prix Ôkawa Hiroshi est décerné chaque année lors du Festival international du film d'animation de Niigata — sa ville natale — pour récompenser les studios et producteurs qui contribuent au développement de la culture animée. Son nom, inconnu du grand public, reste vivant dans les institutions de l'animation japonaise.
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