Nicker Colour Co., Ltd. —
la couleur de l'anime
Pendant trente ans de production cel, Nicker Colour Co., Ltd. a fourni à la quasi-totalité des grands studios d'animation japonais la gouache opaque qui a littéralement colorisé l'histoire de l'anime. Un fournisseur invisible dont le code chromatique est pourtant inscrit dans chaque cel de production — de Dragon Ball à Totoro, de Saint Seiya à Kiki.
Nicker Colour Co., Ltd.
Animation Series
Toei · TMS · Ghibli · Sunrise
numérotés + nommés
ère du cel
Fondation et histoire (1931)
Nicker Colour Co., Ltd. (ニッカー絵具株式会社) est fondée en 1931 à Osaka par des fabricants de produits artistiques soucieux de concevoir des couleurs adaptées aux exigences de l'affichage commercial et de l'illustration industrielle japonaise. Le nom « Nicker » — contraction phonétique évocant la netteté (nikkiri) et l'éclat — résume l'ambition fondatrice : produire des pigments d'une opacité et d'une brillance sans égales dans le contexte japonais de l'époque.
Pendant les deux premières décennies, Nicker se concentre sur le marché des arts graphiques professionnels — affichistes, illustrateurs de presse, graphistes publicitaires. La gamme Poster Colour, développée progressivement dans les années 1940-1950, s'impose rapidement comme l'outil de référence des professionnels qui ont besoin d'une gouache stable, rapide à travailler et restituant fidèlement les couleurs spécifiées. C'est cette fiabilité chromatique qui va attirer, à partir du tournant des années 1960, l'attention de l'industrie naissante de l'animation télévisée.
L'adoption par l'industrie anime
Le tournant décisif pour Nicker intervient avec l'essor de l'animation télévisée japonaise. Quand Mushi Production lance Tetsujin Atom en 1963, la production hebdomadaire de cellulos peints à la main exige des volumes de gouache opaque sans précédent — et surtout, une cohérence chromatique parfaite d'un cel à l'autre, d'une semaine à l'autre, parfois d'une année à l'autre pour les séries longues.
Les techniciens de Nicker comprennent avant tout autre fabricant japonais que l'animation pose des contraintes radicalement différentes des arts graphiques traditionnels. Une couleur d'affiche peut varier légèrement sans que le spectateur le perçoive. Une couleur de cellulo doit être identique à elle-même dans les centaines de cels qui constituent un épisode de vingt-cinq minutes. Cette exigence de reproductibilité industrielle parfaite devient le cœur de la réponse technique de Nicker.
À partir des années 1965-1970, Nicker formalise sa gamme spécifique pour l'animation : la Nicker Poster Colour Animation Series, déclinée en plusieurs centaines de teintes numérotées et nommées, dont les formulations sont validées en conditions de tournage réel — testées sous les éclairages des bancs-titres des studios, comparées après développement de la pellicule, ajustées jusqu'à obtenir une correspondance fiable entre la teinte à l'œil nu et la teinte restituée à l'image.
Le système de codes chromatiques
L'innovation la plus structurante de Nicker pour l'industrie anime n'est pas chimique mais organisationnelle : la création d'un système de codes chromatiques standardisés permettant à tous les acteurs de la chaîne de production — responsable des couleurs, chef coloriste, coloriste d'exécution, sous-traitant, studio partenaire — de référencer sans ambiguïté la même teinte.
Chaque teinte de la gamme animation porte un numéro à trois ou quatre chiffres et un nom descriptif. Ce code double — numérique pour la précision, nominal pour la mémoire — est devenu le langage universel de la colorisation dans l'industrie anime japonaise. Les fiches de couleurs (iro-shitei) de toutes les grandes productions font référence aux codes Nicker comme standard de facto : de Dragon Ball chez Toei à Gundam chez Sunrise en passant par les productions Ghibli.
Ce système a une conséquence patrimoniale directe : il est aujourd'hui possible, à partir d'une fiche de couleurs de production originale, de reconstituer avec une précision documentaire élevée les teintes exactes utilisées sur un cel donné. La gamme Nicker Animation Series est ainsi devenue un outil d'archivage et d'attribution documentaire des cellulos de production.
Les teintes emblématiques
Certaines teintes Nicker sont si intimement associées à des personnages emblématiques qu'elles sont entrées dans la mémoire des collectionneurs et des professionnels. La teinte de peau standard de Doraemon, les bleus des uniformes de Saint Seiya, le blanc cassé caractéristique des visages Ghibli dans les années 1980-1990 — toutes ces couleurs portent un code Nicker précis, connu de la communauté.
Les codes Nicker sont devenus, sans que personne ne l'ait prévu, le système d'archivage documentaire de la couleur dans l'animation japonaise classique.
Caractéristiques techniques
La gouache Nicker Animation Series se distingue des gouaches artistiques ordinaires par plusieurs propriétés formulées spécifiquement pour les contraintes du cel. La concentration en pigment est supérieure à celle des gouaches grand public : chaque teinte doit couvrir opaquement une surface de cellulos en une seule passe, sans laisser transparaître le support ni les traces des cels inférieurs lors du tournage sous le banc-titre.
La viscosité est calculée pour permettre un travail fluide au pinceau plat en de larges aplats uniformes, tout en restant suffisamment dense pour ne pas s'étaler au-delà des zones délimitées par le tracé. Le temps de séchage est optimisé pour la cadence industrielle : suffisamment rapide pour permettre l'empilement des cels après vingt à trente minutes, suffisamment lent pour éviter le craquelage en cours d'application sur les grandes surfaces.
Le problème des rouges et des oranges
Les coloristes expérimentées et les responsables des couleurs savaient que certaines teintes Nicker — en particulier les rouges vifs et les oranges saturés — se comportaient différemment à l'écran selon les conditions d'éclairage du banc-titre. Nicker a développé, en dialogue avec les studios, des formulations compensées : les codes désignés pour l'animation dans ces gammes chromatiques intègrent une légère désaturation par rapport à leur apparence à l'œil nu, calculée pour restituer la saturation souhaitée après tournage et développement de la pellicule argentique. Ce savoir n'était pas écrit dans les manuels — il se transmettait par apprentissage direct.
Les studios utilisateurs et leurs pratiques
La quasi-totalité des grands studios d'animation japonais des années 1970-2000 ont utilisé la gamme Nicker comme standard principal. Les pratiques différaient dans la façon dont le système Nicker était intégré aux workflows de chaque studio.
Toei Animation
Toei, le plus grand studio de production anime du Japon, a adopté Nicker comme fournisseur exclusif à partir du milieu des années 1960. La taille de ses productions — Dragon Ball, Saint Seiya, Sailor Moon — a conduit Toei à négocier des accords de fourniture en volumes considérables, renforçant la standardisation de la gamme Nicker pour les besoins de l'animation de longue série.
Studio Ghibli
Ghibli représente le cas le plus exigeant dans l'utilisation de la gamme Nicker. La responsable des couleurs Michiyo Yasuda (安田道世), qui a supervisé la colorisation de la quasi-totalité des films Ghibli de Nausicaä à Mes Voisins les Yamada, a développé des palettes d'une subtilité chromatique exceptionnelle en exploitant les nuances les plus fines de la gamme. Les fiches de couleurs Ghibli distinguaient parfois jusqu'à huit ou dix variantes pour un même personnage selon l'ambiance lumineuse de la scène.
Sunrise et les productions mecha
Les productions mecha posaient à la gamme Nicker des défis particuliers : rendre visuellement convaincants des surfaces métalliques, des reflets, des éclairages de cockpit sur des personnages en armure. Sunrise a travaillé en étroite collaboration avec Nicker pour développer ou sélectionner des teintes spécifiquement adaptées au rendu des surfaces réfléchissantes en gouache opaque.
Transition numérique et héritage
L'adoption massive de la colorisation numérique à partir du milieu des années 1990 a radicalement réduit les volumes de gouache consommés par l'industrie anime. Nicker Colour Co., Ltd. a vu sa gamme Animation Series perdre son principal marché en moins d'une décennie. La gamme a été progressivement rationalisée — certaines teintes discontinuées, le catalogue réduit — mais n'a pas été abandonnée.
L'héritage de Nicker dans l'animation japonaise prend aujourd'hui plusieurs formes. La gamme Poster Colour reste disponible et est utilisée par des artistes et studios indépendants qui choisissent délibérément la technique du cel pour des projets artistiques ou de restauration. Sur le plan patrimonial, les codes Nicker sont devenus des outils d'identification documentaire pour les collectionneurs et les musées. Connaître le code Nicker d'une teinte sur un cel de production permet d'en dater approximativement la production et d'en vérifier l'authenticité par comparaison avec les fiches de couleurs d'origine.
Sources & références
- Nicker Colour Co., Ltd. — documentation technique des gammes Poster Colour et Animation Series.
- Jonathan Clements, Anime: A History — BFI Palgrave, 2013.
- Maureen Furniss, Art in Motion: Animation Aesthetics — John Libbey, 1998.
- Anime News Network — crédits de production des séries citées.
Note méthodologique. Conformément à la ligne éditoriale du site, aucune indication chiffrée de valeur, de prix ou de cote n'est fournie. Article rédigé pour SAKUGAART, site éditorial dédié à l'animation japonaise et à ses patrimoines matériels.
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