Le regard sur les nuages de Ghibli
Aux confins ouest du Japon, à cent kilomètres de Nagasaki, l'archipel volcanique de Gotō (五島列島) compte parmi les territoires les plus reculés du pays. C'est sur l'île de Fukue, dans le quartier des anciennes résidences de samouraï du clan Gotō, qu'a ouvert en 2018 un musée singulier — dédié au directeur artistique Nizō Yamamoto (山本 二三, 1953-2023), qui a signé les décors de la plupart des grands films Studio Ghibli : Le Château dans le ciel, Le Tombeau des lucioles, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro. Décédé en août 2023 à 70 ans, Yamamoto laisse derrière lui une œuvre, un musée, et une série finale méconnue : les « Cent Vues de Gotō ».
Yamamoto Nizō Bijutsukan
du vivant de l'artiste
île de Fukue, Nagasaki
construite en 1863
27 juin 1953 — 19 août 2023
décors et fonds
Mononoké · Chihiro
五島百景
Nizō Yamamoto — un décorateur de Ghibli
Nizō Yamamoto naît le 27 juin 1953 à Nonokirechō, zone rurale de l'île de Fukue dans l'archipel de Gotō, préfecture de Nagasaki. Enfance sans télévision, dans un environnement insulaire isolé entre mer, montagnes et champs — éléments qui marqueront durablement sa sensibilité au paysage. Études secondaires d'architecture à Gifu, puis école d'art à Tokyo.
Premiers pas professionnels dans l'animation en 1977 chez Nippon Animation, comme assistant directeur artistique sur la série Monarch: The Big Bear of Tallac. Puis assistant sur Anne aux pignons verts (1979). Sa rencontre déterminante est avec Hayao Miyazaki et Isao Takahata — il est admiratif de leur travail sur Heidi, fille des Alpes. En 1986, son ambition se concrétise : il signe la direction artistique du Château dans le ciel (Laputa), le tout premier long métrage du Studio Ghibli alors nouvellement créé.
Les « nuages Nizō » et l'écriture du fond
Le style Yamamoto se reconnaît instantanément. Réalisme méticuleux — chaque feuille, chaque pierre, chaque variation de lumière soigneusement rendue. Paysages amples — vues panoramiques qui ne se contentent pas d'arrière-plan mais structurent visuellement les scènes. Et surtout : des nuages d'une virtuosité telle qu'ils ont reçu un surnom dans la communauté professionnelle — « Nizō-gumo » (二三雲, « les nuages de Nizō »).
Cette signature visuelle est si reconnaissable qu'elle a influencé toute une génération de directeurs artistiques. Mais l'élégance de Yamamoto tient à un paradoxe : ses décors sont magnifiquement détaillés et pourtant jamais envahissants. Ils servent le récit, soutiennent les personnages, n'attirent pas l'attention sur eux-mêmes. C'est l'art difficile du « décor invisible » — celui qu'on remarque seulement quand on le cherche, mais qui porte tout le climat émotionnel de la séquence.
Les œuvres signées — de Laputa à Chihiro
La filmographie de Yamamoto chez Ghibli est dense et capitale :
- Le Château dans le ciel (天空の城ラピュタ, 1986) — direction artistique, premier long métrage Ghibli.
- Le Tombeau des lucioles (火垂るの墓, 1988) — direction artistique pour Isao Takahata. Les paysages dévastés de Kobe en ruines y atteignent une intensité picturale rare.
- Souvenirs goutte à goutte (おもひでぽろぽろ, 1991) — décorateur.
- Si tu tends l'oreille (耳をすませば, 1995) — décorateur.
- Princesse Mononoké (もののけ姫, 1997) — décorateur, sur l'un des plus grands chantiers visuels de Ghibli.
- Le Voyage de Chihiro (千と千尋の神隠し, 2001) — décorateur. Sa dernière collaboration majeure avec Ghibli.
Hors Ghibli, Yamamoto a également signé la direction artistique de plusieurs films marquants : Perfect Blue (1997) de Satoshi Kon — qui doit beaucoup à son sens du réalisme urbain — et La Traversée du temps (時をかける少女, 2006) de Mamoru Hosoda.
Après Ghibli — Kaieisha et la liberté
Après Le Voyage de Chihiro en 2001, Yamamoto quitte le Studio Ghibli pour fonder sa propre structure, Kaieisha, qu'il dirige comme artiste freelance. Cette décision lui permet de diversifier ses projets, d'enseigner, et surtout de retourner à la peinture personnelle — pratique qui restera centrale dans sa dernière décennie.
Il continue à travailler ponctuellement sur des productions animées (parfois pour Ghibli en collaboration extérieure) mais consacre une part croissante de son temps à un projet personnel d'envergure : peindre l'archipel de Gotō, sa terre natale.
Le musée — une résidence samouraï de 1863
Le musée ouvert en 2018 est installé dans une maison de samouraï rénovée datant de 1863, dans le quartier historique de Bukeyashiki à Goto. C'est l'une des seules résidences de samouraïs préservées de l'archipel — le clan Gotō ayant gouverné le territoire pendant l'époque Edo. La fusion entre cette architecture traditionnelle et les esquisses d'animation moderne produit un effet remarquable.
Le parcours débute par une présentation biographique (enfance à Fukue, débuts à Nippon Animation, rencontre avec Miyazaki et Takahata), puis se déploie en quatre salles d'expositions, un atelier (où des stages de dessin sont organisés régulièrement) et une salle consacrée aux Cent Vues de Gotō. La majorité des œuvres exposées sont des reproductions haute qualité — mais quelques originaux sont également visibles. Cette honnêteté muséographique est précieuse : Yamamoto a, de son vivant, expliqué que beaucoup de ses originaux étaient propriété des studios pour lesquels il avait travaillé.
Les Cent Vues de Gotō (五島百景)
L'œuvre tardive de Yamamoto, la plus personnelle, est une série de cent peintures de paysage consacrées à son archipel natal — intitulée « 五島百景 Gotō Hyakkei », « Cent Vues de Gotō » par référence directe aux Cent Vues du mont Fuji d'Hokusai (1834-1849) et aux Cent Vues d'Edo d'Hiroshige (1856-1858).
Yamamoto y consacre plus d'une décennie, complétant patiemment les cent vues, mer après mer, montagne après montagne, village après village. Une partie est exposée dans le musée ; le reste circule dans des expositions itinérantes. Le projet est achevé peu avant sa mort en août 2023. Pour qui s'intéresse à la généalogie d'inspiration entre la peinture de paysage japonaise traditionnelle et le décor d'animation moderne, cette série est un cas d'étude direct — Yamamoto inscrit explicitement son œuvre dans une filiation Hokusai-Hiroshige.
Hokusai a peint cent vues du Fuji ; Yamamoto a peint cent vues de Gotō. La même main, mille cinq cents kilomètres plus loin, deux siècles plus tard.
Informations pratiques — comment se rendre à Gotō
L'archipel de Gotō est l'une des destinations touristiques les plus reculées du Japon — et c'est une partie de son charme. Accès depuis Nagasaki par jetfoil (~1h30) ou ferry (~3h) vers le port de Fukue. Alternative : vol depuis Nagasaki ou Fukuoka vers l'aéroport Gotō-Tsubaki (35 min, plusieurs vols par jour). Compter au minimum une nuit sur place — l'aller-retour journée depuis Nagasaki est techniquement possible mais peu agréable.
Depuis le port de Fukue ou l'aéroport, le musée est à environ 10 minutes à pied du centre. Adresse précise : 2-2-7 Bukeyashiki, Goto-city, Nagasaki. Tarifs et horaires sur le site officiel — vérifier avant déplacement, particulièrement en hiver où l'accès maritime peut être perturbé par les conditions météorologiques.
Le séjour à Gotō a un intérêt patrimonial qui dépasse le musée Yamamoto. L'archipel est aussi célèbre pour ses « chrétiens cachés » (kakure kirishitan) qui ont préservé leur foi pendant deux cents ans de persécution Edo — ensemble inscrit au patrimoine mondial UNESCO en 2018. Visite croisée recommandée : nature, paysages, histoire chrétienne, et animation.
Articles connexes dans le corpus SAKUGAART
- Le dossier Musée Ghibli de Mitaka et la fiche Studio Ghibli.
- Les portraits Hayao Miyazaki, Isao Takahata.
- Les fiches Le Château dans le ciel, Le Tombeau des lucioles, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro.
- Pistes : portrait Nizō Yamamoto · dossier la généalogie Hokusai-Hiroshige dans le décor d'animation Ghibli.
Sources & références
- Site officiel — Nizō Yamamoto Art MuseumSource primaire · expositions · accès
- GaijinPot Travel — Nizō Yamamoto MuseumPrésentation · biographie · pratique
- Nausicaa.net Wiki — Nizō YamamotoFilmographie · Ghibli · Kaieisha
- Discover Nagasaki — Nizō Yamamoto MuseumBâtiment 1863 · Cent Vues de Gotō
Note méthodologique. Nizō Yamamoto né le 27 juin 1953 à Nonokirechō (Fukue, archipel de Gotō, Nagasaki) et décédé le 19 août 2023 (cancer de l'estomac) ; direction artistique des décors et fonds chez Studio Ghibli sur Le Château dans le ciel (1986), Le Tombeau des lucioles (1988), Souvenirs goutte à goutte (1991), Si tu tends l'oreille (1995), Princesse Mononoké (1997) et Le Voyage de Chihiro (2001) ; fondation de Kaieisha après son départ de Ghibli ; signature visuelle des « Nizō-gumo » ; série tardive « Cent Vues de Gotō » (五島百景) en référence à Hokusai et Hiroshige ; ouverture du musée en 2018 dans une résidence de samouraïs de 1863 à Bukeyashiki, Goto-city : éléments établis par recoupement de sources convergentes citées (site officiel, GaijinPot, Nausicaa.net, Discover Nagasaki). Les horaires et tarifs actuels sont à vérifier sur le site officiel, particulièrement pour les conditions d'accès maritime hivernal. Conformément à la ligne éditoriale du site, aucune indication chiffrée de valeur, de prix ou de cote n'est fournie dans cet article ; les sujets relatifs au marché ne sont traités que sous angle culturel, documentaire et patrimonial. Article rédigé pour SAKUGAART, site éditorial dédié à l'animation japonaise.
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