Mitsuru Kaneko, l'homme qui imposa les Cités d'Or
Sans Mitsuru Kaneko, Les Mystérieuses Cités d'Or n'existeraient pas. Pas l'animateur, pas le réalisateur : le producteur — celui qui déniche un roman oublié dans une librairie de Tokyo, l'impose à une chaîne publique réticente des mois durant, et architecture une coproduction internationale. Diplômé de droit, formé au cinéma en Californie, fondateur de MK Production puis pionnier absolu de l'infographie japonaise avec JCGL, Kaneko fut aussi un théoricien qui a voulu enseigner la production visuelle comme une discipline rigoureuse. Portrait d'un bâtisseur de l'ombre, dont l'obstination a façonné la mémoire de toute une génération.
Kaneko Mitsuru
Tokyo
79 ans · maladie
cinéma, USC (Californie)
fondée en 1974
infographie japonaise
créateur · scénariste
Tokyo Univ. of Tech.
3 ouvrages méthode
Un juriste qui choisit l'image
Mitsuru Kaneko naît le 1ᵉʳ janvier 1939 à Tokyo. Fils d'un cadre de la société cinématographique Tōhō, il grandit dans l'orbite de l'industrie du film sans s'y engager d'emblée : il suit d'abord des études de droit à la prestigieuse université Keiō. Ce détour juridique n'est pas anecdotique — il explique en partie la rigueur contractuelle et stratégique qui caractérisera plus tard ses montages de coproduction internationaux.
Le tournant se joue aux États-Unis. Kaneko part en Californie et obtient un diplôme de l'école de cinéma de l'université de Californie du Sud (USC) — l'une des plus prestigieuses formations audiovisuelles au monde. Il en revient avec une double culture rare dans le Japon de l'époque : celle d'un juriste doublé d'un homme d'image formé aux méthodes hollywoodiennes. De retour au Japon, il devient producteur de téléfilms pour Fuji Television, avant de basculer vers l'animation.
MK Production et les adaptations littéraires
En 1974, Kaneko fonde sa propre société, MK Production. Sa ligne se dessine vite : adapter en animation des œuvres littéraires occidentales, souvent pour la télévision publique. Sous cette bannière, il produit et scénarise plusieurs séries — La Tulipe noire, Belle et Sébastien, et le programme Marco Polo animé, où il expérimente des techniques mêlant images peintes et prises de vues réelles qu'il réemploiera plus tard.
Cette spécialité — le pont entre la grande littérature et l'animation grand public, et la coopération avec des partenaires étrangers — fait de lui l'interlocuteur naturel des projets internationaux. C'est cette réputation, et cette méthode, qui le mènent au projet qui le rendra durablement important.
Les Cités d'Or — l'obstination fondatrice
Le rôle de Kaneko dans Les Mystérieuses Cités d'Or est celui d'un déclencheur absolu : c'est lui qui trouve, qui propose, qui impose. La chaîne publique NHK souhaitait une série à caractère culturel doublée de documentaires sur les civilisations d'Amérique du Sud. Kaneko est l'homme qui transforme ce cahier des charges en œuvre.
Tout part d'un livre. Kaneko déniche le roman de l'auteur américain Scott O'Dell, The King's Fifth, et y voit le socle littéraire qui permettra de convaincre une chaîne publique d'engager une fiction d'aventure. Il faut des mois de persévérance pour vaincre les réticences de NHK, et l'accord est assorti d'une condition stricte — un roman doit cautionner le projet. Kaneko négocie alors, à plusieurs reprises, l'acquisition des droits auprès de Scott O'Dell lui-même, jusqu'à emporter son adhésion.
Créateur et scénariste original de la série, Kaneko en supervise la coproduction. Il est l'architecte du montage qui réunit NHK, sa propre MK Production, et le partenaire français DIC. Il avait déjà, sur le Marco Polo animé, expérimenté les procédés techniques mixtes qui nourriront le générique des Cités d'Or. La série, diffusée au Japon en 1982-1983 puis en France à partir du 28 septembre 1983, deviendra l'un des sommets de la coproduction franco-japonaise — et restera son titre de gloire le plus identifié.
Sans la ténacité d'un producteur pour imposer un roman oublié à une chaîne réticente, une génération entière n'aurait jamais rencontré Esteban, Zia et Tao.
JCGL — le pionnier oublié de l'infographie
Le pan le plus méconnu — et peut-être le plus visionnaire — de la trajectoire de Kaneko se joue hors de l'animation traditionnelle. En 1978, il fonde JCGL (Japan Computer Graphics Lab), l'une des toutes premières structures commerciales d'infographie au Japon. À une époque où l'image de synthèse balbutie, Kaneko parie sur sa dimension industrielle.
L'entreprise connaîtra des revers et finira absorbée. Mais elle aura formé et certifié une génération de professionnels de la CG au Japon, laissant une empreinte durable sur l'industrie. Kaneko est, à ce titre, régulièrement désigné comme l'un des « pères » de la production en images de synthèse au Japon — un statut de pionnier que sa notoriété publique, attachée aux Cités d'Or, a paradoxalement éclipsé.
Le théoricien — enseigner la production
La dernière partie de la vie de Kaneko est celle d'un transmetteur. Devenu professeur — à l'université Keiō puis au laboratoire créatif de la Tokyo University of Technology —, il théorise ce qu'il a pratiqué pendant quarante ans : faire de la production visuelle une discipline méthodique et enseignable, et non un art purement intuitif.
Il publie une série d'ouvrages de méthode — sur l'écriture de scénario, la création de personnages, la mise en scène — pensés comme des « règles d'or » de la production de contenu visuel. Il anime également des séminaires professionnels pour les créateurs, sous l'égide d'organismes de promotion de l'industrie de l'image. Sa conviction : la rigueur de planification qu'il avait importée du cinéma américain pouvait être systématisée et transmise.
Héritage
Mitsuru Kaneko meurt le 15 juin 2018, à 79 ans, des suites d'une maladie. Sa trajectoire est singulière dans l'histoire de l'animation : ni dessinateur, ni réalisateur, mais producteur, défricheur technologique et pédagogue.
Son héritage se lit sur trois plans. Pour le grand public francophone, il restera l'homme des Cités d'Or — celui sans qui la série n'aurait jamais existé. Pour l'industrie japonaise, il est un pionnier de l'infographie dont JCGL a formé des professionnels essentiels. Pour les générations de créateurs, il est l'auteur d'une méthode, l'homme qui a voulu que la production visuelle s'enseigne. Trois legs distincts pour une même conviction : que derrière toute œuvre, il y a une architecture — et que cette architecture est un métier.
Articles connexes dans le corpus SAKUGAART
- Le dossier Les Mystérieuses Cités d'Or — l'œuvre que Kaneko a imposée.
- Les portraits de Mitsuki Nakamura et Toshiyasu Okada — ses artisans sur la série.
- Le portrait de Yuji Nunokawa et la fiche Studio Pierrot — la fabrique des Cités d'Or.
- L'annonce du livre Les séries de notre enfance (Eluasti & Zemrak) — source documentaire sur DIC.
Sources & références
- Wikipédia FR — Mitsuru KanekoDates · formation · MK Production
- Site biographique — Mitsuru KanekoJCGL · ouvrages méthode · enseignement
- Les Enfants du Soleil — hommageDécès 2018 · rôle Cités d'Or
- TMDB — Mitsuru KanekoFilmographie · crédits
Note méthodologique. Les dates (1ᵉʳ janvier 1939 – 15 juin 2018), la formation (droit à Keiō, cinéma à l'USC) et le rôle dans les Cités d'Or sont établis par recoupement de sources convergentes (Wikipédia FR, hommage Les Enfants du Soleil, site biographique dédié). Le détail des productions secondaires provient de bases filmographiques. Ce portrait privilégie la trajectoire et la méthode du producteur ; les éléments de vie privée, peu documentés et sans pertinence éditoriale, sont écartés. Article rédigé pour SAKUGAART, site éditorial dédié à l'animation japonaise.
Leave a comment