Qui a vraiment dessiné les anime que vous regardiez ?
Tout le monde croit que Goldorak a été fait par Toei, que Lupin III a été fait par TMS, que Saint Seiya a été fait par Toei, que Cobra a été fait par Madhouse. C'est ce qu'indiquent les génériques officiels. C'est pourtant inexact, et même fondamentalement trompeur. Aucune de ces grandes séries n'est l'œuvre d'un seul studio. Toutes ont été fabriquées en cascade, par une nébuleuse de petites maisons sous-traitantes (下請けスタジオ shitauke sutajio) dont les noms n'apparaissent presque jamais en générique français, et dont la connaissance est pourtant la clé pour comprendre la véritable géographie industrielle de l'animation japonaise. SAKUGAART en propose un dossier-pilier : terminologie, histoire, chaîne complète, principaux studios par génération, leur filmographie cachée, et comment lire enfin les génériques avec la précision qu'ils méritent.
« sous-commande »
studio « propriétaire »
+ 孫請け magouke
avant l'industrialisation numérique
aux années 1980
petits ateliers
animateurs senior indépendants
lire les génériques
Le vocabulaire — motouke, shitauke, magouke
Comprendre la sous-traitance dans l'animation japonaise commence par maîtriser quatre termes que la littérature francophone confond systématiquement. La précision terminologique est ici la première forme de respect du sujet.
| Terme | Fonction |
|---|---|
| 元請け motouke « commande-source » | Le studio « propriétaire » qui reçoit la commande de la chaîne de télévision, du distributeur cinéma ou du financier. Il en assume la responsabilité contractuelle et son nom apparaît en grand au générique. C'est ce qu'on appelle dans la presse francophone « le studio de la série ». |
| 下請け shitauke « sous-commande » | Le sous-traitant direct. Le motouke lui confie un ou plusieurs épisodes complets, ou une étape entière (animation-clé, intervalles, mise en couleur). Le shitauke est, dans la pratique, celui qui dessine et peint réellement. |
| 孫請け magouke « petit-fils-commande » | Le sous-sous-traitant. Le shitauke lui-même, débordé, redélègue à un studio plus petit ou à un atelier offshore. Le magouke apparaît rarement aux génériques (et lorsqu'il apparaît, c'est dans la mention « animation cooperation »). |
| 作画協力 sakuga kyōryoku « coopération d'animation » | Mention typique au générique pour désigner un shitauke ou magouke crédité. C'est la trace générique la plus utile au chercheur — elle révèle la nébuleuse des sous-traitants. |
Cette hiérarchie tripartite est essentielle. Lorsque vous lisez « série produite par Toei », cela signifie en réalité : « série dont Toei est le motouke contractuel ». Toei a très probablement délégué la plupart des épisodes à des shitauke comme Studio Junio, Studio Hibari ou Asahi Production — qui eux-mêmes ont parfois reconfié l'intercalage à des magouke coréens ou philippins. La phrase « animé par Toei » est, presque toujours, une convention paresseuse.
Genèse — pourquoi la sous-traitance s'est imposée
Le système ne va pas de soi. Il résulte d'une convergence d'événements industriels précis, dans les années 1960-1970.
Le choc Mushi — sous-payer pour exister
L'événement matriciel est, en 1963, la décision d'Osamu Tezuka de produire Tetsuwan Atomu (Astro Boy) pour Fuji TV à un budget délibérément cassé — un quart à un cinquième de ce que coûtait réellement la production. Tezuka acceptait cette perte parce qu'il misait sur les revenus dérivés (produits, internationaux, publicité). Mais le précédent était posé : les chaînes japonaises s'habituèrent à payer l'animation à un prix qui ne couvrait jamais sa fabrication. Le seul moyen pour les studios de survivre devint la sous-traitance en cascade — réduire les coûts en confiant les étapes pénibles (intervalles, mise en couleur, vérification) à des structures externes encore moins payées.
L'éclatement des effectifs Toei
Toei Animation, jusqu'au milieu des années 1960, employait directement plusieurs centaines d'animateurs salariés. Les conflits sociaux de 1971-1972 (« Toei Animation Strike ») se soldent par des départs massifs de talents — Hayao Miyazaki, Isao Takahata, Yōichi Kotabe partent chez A Production. D'autres fondent leurs propres petits studios qui deviendront sous-traitants de Toei : Toyoo Ashida fonde Studio Junio en 1970, Norio Shioyama et trois collègues fondent Oh! Production en mai 1970, et ainsi de suite. La sous-traitance n'est plus une exception : elle devient le mode d'organisation principal.
L'explosion télévisuelle
À partir du milieu des années 1970, la demande télévisuelle explose : Nippon Animation, Tatsunoko, Sunrise, Madhouse, Pierrot multiplient les commandes simultanées. Aucun studio ne peut produire seul 26 épisodes par an pour plusieurs séries. La sous-traitance devient mécaniquement nécessaire. C'est dans cette fenêtre — disons 1975-1995 — que la nébuleuse atteint sa densité maximale : plus de cent petits studios actifs en simultané.
La bascule numérique
Après 2000, et plus encore après la fin du cellulo physique (2013), le système se réorganise. Beaucoup de petits sous-traitants ferment ou se font absorber. La sous-traitance reste massive mais elle est désormais largement délocalisée à l'étranger — Corée du Sud d'abord, puis Philippines, Vietnam, Chine. La période d'or des shitauke japonais correspond donc à une fenêtre patrimoniale précise : 1975-2005, trente ans, déjà close.
La chaîne en cascade — du commanditaire au coloriage
Pour une série télévisée hebdomadaire classique des années 1980-1990, la chaîne réelle de fabrication d'un épisode ressemble, dans son cas le plus complet, à ceci :
| Étape | Qui exécute |
|---|---|
| Commande, scénario, conception, casting voix | Motouke (Toei, Sunrise, Madhouse, Pierrot) |
| Storyboard (ekonte), layouts généraux | Motouke + réalisateur d'épisode |
| Animation-clé (genga) | Shitauke #1 (Oh! Pro, Junio, Hibari, Live, Annapuru…) |
| Direction de l'animation (sakkan), corrections rouges | Motouke (le sakkan en chef reste maison) |
| Mise au net (dōga), intervalles | Shitauke #2 (Cockpit, Cosmos, Asahi…) ou magouke coréen |
| Mise en couleur (shiage) — peinture des cellulos | Magouke (ateliers spécialisés, souvent féminins, parfois coréens) |
| Décors (bijutsu) | Shitauke spécialisé (Kobayashi Pro, Studio Mu, etc.) |
| Prise de vue (satsuei), montage | Shitauke spécialisé (Studio Cosmos est un cas-type) |
| Doublage, sound design | Motouke + studios son spécialisés |
Sur un épisode typique de Saint Seiya (Toei, 1986-1989), on peut donc avoir cinq à huit studios distincts impliqués — dont parfois un seul (Toei) est mentionné dans les rediffusions françaises. Sur un épisode de Dragon Ball Z particulièrement faible visuellement, l'origine est souvent identifiable : un sous-traitant débordé qui a redélégué à un magouke. À l'inverse, sur un épisode visuellement spectaculaire, on retrouve souvent un shitauke à la signature graphique reconnaissable.
Une série n'est jamais l'œuvre d'un studio. C'est l'œuvre d'un système de cascades dont chaque maillon laisse sa trace dans l'image.
Les sous-traitants historiques (1970s)
La première génération de sous-traitants se constitue dans le sillage des éclatements Toei et Mushi du début des années 1970. Tous sont fondés par des animateurs senior cherchant leur indépendance après une carrière en grand studio.
Oh! Production (オープロダクション)
Mai 1970, Amanuma, Suginami, Tokyo. Fondé par Norio Shioyama, Kōichi Murata, Kazuo Komatsubara et Kōshin Yonekawa, tous ex-Toei. Maison délibérément petite (vingtaine de personnes), positionnée sur l'animation-clé de prestige plus que sur le volume.
Filmographie cachée : Heidi, fille des Alpes (1974), Conan le fils du futur (1978), Galaxy Express 999, plusieurs saisons de Lupin III, Le Tombeau des lucioles, Mon voisin Totoro, Kiki la petite sorcière, Princesse Mononoké. Studio toujours actif — l'un des plus longs vivants de la nébuleuse. Komatsubara, animateur fondateur, fut l'un des grands character designers de l'âge d'or (avant son décès).
Studio Junio (スタジオジュニオ)
1970, fondé par Toyoo Ashida (ex-Mushi, futur réalisateur de Hokuto no Ken). Sous-traitant principal de Toei et acteur massif de la commande américaine DiC / Hanna-Barbera.
Filmographie cachée : Dr. Slump, Dragon Ball (23 épisodes-clé sous la direction d'animation de Minoru Maeda), plusieurs saisons de Lupin III, Cyborg 009, Mazinger Z. Pour les Américains : Care Bears, Popples, M.A.S.K. (saison 1, non créditée), Real Ghostbusters. Cessation en 1999, ses dossiers ont été repris par Doga Kobo.
A Production / Shin-Ei Animation (シンエイ動画)
1965, fondé par Daikichirō Kusube, ex-Toei. Renommé Shin-Ei Animation en 1976. Recruta les grands transfuges Toei de 1971 : Miyazaki, Takahata, Kotabe.
Filmographie : Doraemon (depuis 1979, production continue qui dure encore — quarante-cinq ans), Lupin III: Le Château de Cagliostro (1979), Crayon Shin-chan (depuis 1992), Atashin'chi. Maison-mère officieuse de tout l'univers Fujiko F. Fujio à l'écran.
Topcraft
1972, fondé par Toru Hara, ex-Toei. Couvert dans un dossier dédié du corpus SAKUGAART. Sous-traitant Rankin/Bass dans les années 1970, puis production de Nausicaä (1984), avant transformation en Studio Ghibli en 1985 — cas unique d'un sous-traitant devenu studio d'auteur.
Studio Cockpit (スタジオコクピット)
Années 1970, fondé par d'anciens Mushi. Sous-traitant pur pendant plus de quarante ans. Cessation en 2016, existence en nom seulement aujourd'hui.
Filmographie cachée : Doraemon, Sailor Moon, Hokuto no Ken, Cat's Eye, multiples séries Toei et Pierrot. Studio totalement absent des génériques français, présent sur des centaines d'épisodes.
Studio Cosmos (スタジオコスモス)
1974. Studio « support » spécialisé dans la prise de vue (satsuei) et la post-production technique plutôt que l'animation elle-même. Travail de fond pour des centaines de productions.
Filmographie cachée : Arcadia of My Youth, Ah! My Goddess: The Movie, Apocalypse Zero, Argento Soma, et innombrables prises de vue pour OVA des années 1990. Cas-type du shitauke technique invisible mais structurant.
Studio Shaft (シャフト)
1er septembre 1975, Suginami, Tokyo. Fondé par Hiroshi Wakao, ex-Mushi. Sous-traitant pur pendant près de trente ans — jusqu'à la révolution Shinbō de 2004 qui transforme le studio en signature visuelle reconnaissable.
Filmographie cachée pré-2004 : Saint Seiya, Doraemon, Mazinger, Cyber Formula, Dirty Pair, Blue Gender. Pour le grand public, Shaft est devenu Shaft à partir de Hidamari Sketch (2007) — mais c'est en réalité l'aboutissement de trente ans de sous-traitance discrète.
Doga Kobo (動画工房)
1973. Resté pur sous-traitant pendant trois décennies avant de produire en nom propre dans les années 2010.
Filmographie cachée : Sazae-san (depuis 1969 — la plus longue série animée au monde, en sous-traitance massive), Doraemon, Maison Ikkoku, Ranma ½. Tournant en 2014 avec Mikakunin de Shinkōkei.
L'explosion des années 1980 — OVA et télévision saturée
La décennie 1980 est l'âge d'or quantitatif de la nébuleuse. La télévision saturée de séries (50 à 60 nouvelles séries par an) et l'apparition du marché OVA (Original Video Animation, à partir de 1983) démultiplient la demande. Des dizaines de nouveaux studios sont fondés pour absorber le flux.
Studio Annapuru (スタジオあんなぷる)
Fondé par Osamu Dezaki et Akio Sugino eux-mêmes. Cas exceptionnel : un studio sous-traitant fondé par deux auteurs majeurs (le réalisateur et son character designer attitré, couverts dans le dossier Postcard Memory du corpus SAKUGAART) pour leurs propres productions chez Madhouse et TMS.
Filmographie cachée : Cobra (1982), Treasure Island, Black Jack, Aim for the Ace, plusieurs OVA Madhouse. Studio « auteur » plus que pur sous-traitant — il porte la signature Dezaki/Sugino par essence.
Studio Hibari (スタジオひばり)
1979. L'un des shitauke les plus actifs des années 1980-1990.
Filmographie cachée : Dr. Slump, Hokuto no Ken, Saint Seiya (épisodes-clé), Captain Tsubasa, Maison Ikkoku, plus tard Welcome to the NHK. Studio caméléon, capable de s'adapter au style maison du motouke.
Studio Live (スタジオライブ)
Fondé par l'animateur Osamu Kobayashi (à ne pas confondre avec le réalisateur du même nom de Beck). Spécialiste de l'animation-clé prestige pour de multiples maisons.
Filmographie cachée : animations-clé pour Mobile Suit Gundam (séries Sunrise des années 1980), Saint Seiya, Bubblegum Crisis, et des dizaines d'OVA. Pépinière à animateurs senior.
Anime R (アニメR)
1980, Osaka. Singulier parce que basé en Kansai, loin du Tokyo industriel.
Filmographie cachée : Mobile Suit Gundam ZZ, Char's Counterattack, Mobile Suit Gundam: 0080, Macross 7, Patlabor. Sous-traitant attitré de la mecha de Sunrise et de la maison Bandai. Plusieurs grands animateurs Gundam y ont fait leurs classes.
Studio Dotaku
Fondé par Asami Endo et Motosuke Takahashi. Sous-traitant attitré de Studio Pierrot.
Filmographie cachée : Urusei Yatsura (Lamu, épisodes-clé), Maison Ikkoku. Pour les amateurs de Rumiko Takahashi animée, beaucoup des plus beaux épisodes sortent de chez Dotaku.
Studio Comet (スタジオコメット)
1986. Sous-traitant Toei avant d'accéder progressivement à des productions en nom propre.
Filmographie : Doraemon, Yu-Gi-Oh!, Tonde Burin, Otogi Zoshi, Sgt. Frog (Keroro Gunsō).
Studio Gallop (スタジオギャロップ)
Sous-traitant Toei classique, devenu producteur en nom propre dans les années 1990-2000.
Filmographie : Captain Tsubasa (production complète des années 1980), Yu-Gi-Oh! Duel Monsters, Hunter × Hunter (série 1999).
Asahi Production (旭プロダクション)
Studio historique discret, encore actif aujourd'hui. Sous-traitant attitré de plusieurs motouke majeurs sur des décennies.
Filmographie cachée : sous-traitance massive sur Doraemon, One Piece, Naruto, Crayon Shin-chan, et des dizaines d'autres. L'un des plus stables et discrets du système.
A.I.C. (Anime International Company)
15 juillet 1982, fondé par Kazushi Nomura et Toru Miura. Plutôt OVA que TV — joueur central du « boom OVA » des années 1980.
Filmographie : Megazone 23, Bubblegum Crisis, Tenchi Muyō, El Hazard, Oh My Goddess!. Devenu motouke à part entière dans les années 1990.
Studio Pierrot (ぴえろ)
Démarré en 1979 comme petit sous-traitant. Devenu rapidement motouke majeur : Urusei Yatsura, Magical Princess Minky Momo, Saiyuki, Naruto, Bleach.
Les sous-traitants 1990s-2000s — vers la délocalisation
La décennie 1990 voit la rationalisation du système. Les chaînes japonaises absorbent moins de séries qu'au sommet des années 1980 ; la crise économique japonaise (1991-) presse les budgets. Beaucoup de petits sous-traitants ferment ou fusionnent. D'autres se reconvertissent en motouke en nom propre. Et surtout, la délocalisation vers la Corée et les Philippines commence à éroder la base sous-traitante japonaise pour les étapes basses du pipeline.
Studio Korumi → OLM Inc. (1990)
Né Studio Korumi en 1990, devenu OLM Inc. (Oriental Light and Magic). Trajectoire classique : sous-traitant → motouke majeur.
Filmographie : Pokémon (depuis 1997, production continue qui dure encore — l'une des plus longues du monde), Berserk (série 1997-1998), Yu-Gi-Oh! Zexal. OLM produit aussi en sous-traitance pour d'autres motouke.
Life Work
1984-2002, fondé par Yutaka Kanda (ex-Studio Zero, ex-Sunrise) avec Tōru Komori et Ken Aoki.
Filmographie : Shōnen Ashibe, Shōnan Junai Gumi, plusieurs séries de seconde zone des années 1990. Faillite 2002 — exemple typique de petit shitauke qui n'a pas survécu à la transition numérique.
Synergy SP
Fondé par d'anciens Toei. Sous-traitant Toei classique sur des productions longues.
Filmographie : nombreuses séries Pretty Cure en sous-traitance, Major, productions Toei diverses.
Production I.G — avant 1990
Fondée en décembre 1987 par Mitsuhisa Ishikawa et Takayuki Goto. Première moitié des années 1990 : pure sous-traitance. Subcontracta Patlabor OVA et film pour Studio Deen, ce qui assit sa réputation. Ishikawa note dans ses entretiens : « Notre studio fabriquait les œuvres, mais nous n'étions crédités que comme partenaire — le nom du contractant principal apparaissait en avant. » Cette frustration le poussera à transformer Production I.G en motouke à partir des années 1990. Trajectoire-type du shitauke qui s'émancipe.
La sous-traitance étrangère — Corée, Philippines, Vietnam
Aucun panorama honnête de la sous-traitance ne peut omettre la délocalisation offshore, qui structure le pipeline depuis les années 1980 et explique une part importante de la qualité variable des séries.
Corée du Sud — le partenaire historique
Dès les années 1970, des studios coréens (Saerom Production, AKOM, Daewon Animation, Plus One Animation, Sunwoo Entertainment) prennent en charge l'intercalage et la mise en couleur pour les motouke japonais. AKOM, fondé en 1985, est l'un des plus actifs — il a sous-traité d'innombrables épisodes de The Simpsons, mais aussi des productions japonaises massives. Daewon Animation a notamment co-produit Armored Fleet Dairugger XV (1982) avec Toei.
Philippines — la deuxième vague
À partir de la fin des années 1980, les Philippines absorbent une grande partie de l'intercalage et du nettoyage. Studio Egg (japonais) a un studio sœur philippin. Toon City Animation Studio, fondé en 1993 à Manille, devient un sous-traitant majeur. Quasi tous les grands studios japonais des années 1990-2000 ont eu un ou plusieurs partenaires philippins.
Vietnam, Chine, Inde — la troisième vague
Depuis les années 2000, et plus encore depuis 2010, le coloriage et l'intercalage migrent vers le Vietnam, la Chine et l'Inde. Cette tendance est aujourd'hui dominante — l'animation japonaise contemporaine est, dans une mesure rarement avouée, fabriquée en partie hors du Japon.
L'« animation japonaise » est, depuis quarante ans, une expression géographiquement inexacte. Une part substantielle est faite en Corée, aux Philippines, au Vietnam, en Chine. Le savoir n'enlève rien à la qualité — il restitue la réalité industrielle.
Le sakuga-watching — comment lire les génériques
Pour qui veut accéder à la richesse de cette nébuleuse, il existe une pratique communautaire japonaise qui s'est diffusée mondialement : le sakuga-watching. Littéralement « regarder l'animation ». Pratique née sur les forums 2ch japonais à la fin des années 1990, popularisée mondialement par le blog SakugaBlog (puis Sakugabooru) dans les années 2010.
La méthode est simple à expliquer, difficile à pratiquer. Elle consiste à :
- Identifier un cut visuellement remarquable dans un épisode — une animation particulièrement fluide, une chorégraphie de combat, une expression faciale d'une justesse rare.
- Repérer le studio sous-traitant crédité dans le générique de fin (souvent en petits caractères, sous la rubrique sakuga kyōryoku ou genga de l'épisode).
- Croiser avec le nom de l'animateur-clé de la séquence — l'animation japonaise a la particularité d'attribuer souvent ses cuts à des individus identifiables.
- Reconstituer la signature graphique d'un animateur ou d'un studio à travers ses cuts répétés sur plusieurs séries.
Cette pratique a permis de reconstituer la carrière d'animateurs comme Yoshinori Kanada, Mitsuo Iso, Yutaka Nakamura, Norio Matsumoto, dont les noms n'apparaissent jamais en générique français mais qui ont signé des séquences cultes dans des dizaines de séries. C'est par le sakuga-watching que se découvre la vraie cartographie de l'animation japonaise.
Pour SAKUGAART, cette pratique est centrale. Les dossiers à venir sur les animateurs-clé (gengaka) et la direction de l'animation (sakkan) reposent sur ce travail d'attribution patient — qui passe nécessairement par l'identification des studios sous-traitants.
Position SAKUGAART — un patrimoine matériel à reconstituer
Pourquoi ce dossier est-il fondateur pour SAKUGAART ? Parce qu'il rééclaire totalement la lecture des cellulos de collection.
Un cellulo de production peut être attribué à plusieurs studios simultanément. Le cellulo a été filmé chez le motouke (Toei) sous banc-titre. Mais il a été tracé chez un shitauke (Junio), peint dans un atelier de coloriage (parfois coréen), et son décor a été produit dans un autre shitauke (Kobayashi Pro). L'objet matériel traverse physiquement la chaîne. Identifier son chemin, c'est identifier l'écosystème industriel précis qui l'a fabriqué.
Les corrections au crayon rouge du sakkan — sujet traité dans le dossier nikuhitsu du corpus — proviennent de chez le motouke. Le tracé original noir, en revanche, est du shitauke. Sur un genga corrigé, on lit donc deux studios superposés : l'animateur-clé subordonné (shitauke) et le sakkan en chef (motouke). Cette double attribution n'est jamais portée par la documentation francophone.
La signature des hanken — sujet traité dans un autre dossier du corpus — est typiquement celle du character designer du motouke. Mais l'encrage et la peinture, dans la pratique, sont souvent exécutés chez un shitauke spécialisé. Là encore, la pièce condense la chaîne.
Pour le collectionneur sérieux, comprendre la sous-traitance n'est pas un détail historique : c'est une clé d'attribution matérielle. Identifier qu'un cellulo de Saint Seiya a la signature graphique typique de Studio Hibari plutôt que de Studio Junio change l'analyse de la pièce, son attribution stylistique, son insertion dans une lignée d'animateurs.
C'est dans cette perspective que SAKUGAART consacrera, dans les mois et années à venir, des dossiers individuels à chaque grand sous-traitant identifié dans ce panorama. Une cinquantaine de studios méritent leur propre fiche. Les premiers à venir : Oh! Production, Studio Junio, Studio Annapuru, Anime R, Studio Hibari.
Articles connexes dans le corpus SAKUGAART
- Le dossier pipeline de production de l'animation japonaise — la base technique sans laquelle ce dossier ne se lit pas pleinement.
- Le dossier nikuhitsu (肉筆) — corrections sakkan, ces traces qui révèlent qui a fait quoi.
- Le dossier hanken (版権) et le dossier harmony cel — pour les pièces de prestige, où la chaîne de fabrication se condense.
- Le dossier Topcraft — cas unique d'un sous-traitant devenu Ghibli.
- Pistes à produire (chacun mérite son propre dossier) : Oh! Production · Studio Junio · Studio Annapuru · Anime R · Studio Hibari · Studio Cockpit · Asahi Production · Doga Kobo · Studio Cosmos.
Sources & références
- Wikipedia — Oh! ProductionFondation 1970 · fondateurs · Komatsubara
- TV Tropes — Studio JunioFilmographie cachée · DiC · Hanna-Barbera
- TV Tropes — Animation Companies (panorama)Annapuru · Cockpit · Dotaku · Egg · Cosmos
- Wikipedia — Toei Animation (successeurs)Topcraft · Synergy SP · Junio · Shin-Ei
- Wikipedia — Production I.G (parcours sous-traitant)Témoignage Ishikawa · sous-traitance Patlabor
- MAL — ShaftFondation 1975 par Hiroshi Wakao
- ANN — Studio CosmosPhotography subcontractor · filmographie
Note méthodologique. Terminologie de la sous-traitance japonaise (motouke 元請け, shitauke 下請け, magouke 孫請け, sakuga kyōryoku 作画協力), fondation et filmographie cachée des principaux studios sous-traitants (Oh! Production fondé en mai 1970, Studio Junio fondé en 1970, Studio Cockpit, A Production / Shin-Ei Animation fondé en 1965 par Daikichirō Kusube, Topcraft fondé en 1972 par Toru Hara, Studio Cosmos fondé en 1974, Studio Shaft fondé le 1er septembre 1975 par Hiroshi Wakao, Studio Hibari fondé en 1979, Anime R fondé à Osaka en 1980, A.I.C. fondée le 15 juillet 1982, Studio Comet fondé en 1986, Studio Korumi / OLM fondé en 1990, Life Work 1984-2002), parcours de sous-traitant à motouke (Production I.G, Studio Shaft), délocalisation offshore (Corée du Sud avec AKOM, Daewon, Saerom, Sunwoo ; Philippines avec Toon City ; Vietnam et Chine plus récemment), pratique du sakuga-watching et du SakugaBlog : éléments établis par recoupement de sources convergentes citées (Wikipédia, TV Tropes, Anime News Network, MyAnimeList, témoignages industriels). Le présent dossier est nécessairement synthétique sur un sujet qui mériterait des recherches approfondies par studio individuel — ces dossiers individuels sont annoncés en pistes à produire. Conformément à la ligne éditoriale du site, aucune indication chiffrée de valeur, de prix ou de cote n'est fournie dans cet article ; les sujets relatifs au marché ne sont traités que sous angle culturel, documentaire et patrimonial. Article rédigé pour SAKUGAART, site éditorial dédié à l'animation japonaise et à ses patrimoines matériels.
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