Série TV · 1968-1969 · Toei Animation · Fuji TV · 65 épisodes · Noir & Blanc
GeGeGe
no Kitarō
ゲゲゲの☕太郎 · Shigeru Mizuki · Toei Animation · Fuji TV · 3 janv. 1968
Un enfant mort-né qui revient à la vie dans un cimetière. Un œil de père logé dans une orbite vide. Des yôkai — ces esprits et monstres du folklore japonais — qui peuplent un Japon de l'après-guerre encore hanté. GeGeGe no Kitarō est le premier anime à avoir consacré la culture yôkai au rang de patrimoine populaire au Japon — et le seul de toute l'histoire à avoir été produit entièrement en noir et blanc.
Shigeru Mizuki — l'auteur, la guerre, les yôkai
Shigeru Mizuki (de son vrai nom Shigeru Mura) naît en 1922 à Sakaiminato, dans la préfecture de Tottori — une région de la côte de la mer du Japon particulièrement riche en folklore yôkai. Dès l'enfance, une vieille femme du voisinage — surnommée NonNonBa — lui raconte les légendes locales de monstres, d'esprits et de créatures surnaturelles. Cette transmission orale sera le socle de toute son œuvre.
Son destin bascule pendant la Seconde Guerre mondiale. Drafté dans l'armée impériale japonaise, envoyé en Papouasie-Nouvelle-Guinée, Mizuki perd le bras gauche lors d'un bombardement en 1944. Étant gaucher de nature, il apprend à dessiner de la main droite. Ce traumatisme — amputation, survie, retour d'un pays détruit — imprègne durablement son rapport à la mort, au deuil et aux existences de l'entre-deux. Les yôkai de Mizuki ne sont pas des monstres de divertissement : ce sont des entités qui peuplent la frontière entre les vivants et les morts, une frontière qu'il a lui-même approchée.
De retour au Japon après la guerre, Mizuki survit péniblement en travaillant comme projectionniste de cinéma, puis en dessinant des kashi-hon — des manga à louer dans les kiosques, d'une qualité graphique souvent brute, destinés à un public populaire des quartiers pauvres. C'est dans ce circuit marginal qu'apparaît pour la première fois le personnage de Kitaro — sous le titre Hakaba no Kitaro (Kitaro du cimetière). Le personnage est sombre, le ton aussi.
De Hakaba à GeGeGe — la naissance forçee d'un titre
En 1965, Kodansha propose à Mizuki de publier Kitaro dans le Shônen Magazine — l'une des revues manga les plus diffusées du Japon. La sérialisation dure jusqu'en 1970. Le succès pousse Toei Animation à développer une adaptation animée.
Première contrainte majeure : le titre originel, Hakaba no Kitaro (« Kitaro du cimetière »), est jugé trop lugubre par les sponsors. Le mot hakaba (cimetière) déclenche le retrait des financeurs potentiels. La production — d'abord envisagée pour la chaîne NET (aujourd'hui TV Asahi) — est transférée à Fuji TV, qui pose la même exigence de changement de titre.
L'idée ne suit pas, car le sponsor a refusé de financer un projet avec le mot « Hakaba » (signifiant « Cimetière »). Le projet a été transféré à Fuji TV, mais craignant un autre retrait des sponsors, l'équipe responsable de l'anime a proposé un changement de titre pour quelque chose de plus « sûr ».
— GeGeGe no Kitarō Wiki Fandom · gegegenokitaro.fandom.com
Selon le manga autobiographique de Mizuki (I am GeGeGe), c'est l'auteur lui-même qui aurait proposé le nouveau titre. GeGeGe est une onomatopée — un rire caquetant, étrange, ni menaçant ni rassurant, qui évoque à la fois le rire d'un spectre et la joie enfantine. Ce choix — transformer un titre glacé en un titre sonore et ludique — est un coup de génie marketing autant qu'un geste artistique. GeGeGe no Kitaro peut être lu « Kitaro le ricanant » ou « Kitaro le cacassant » — ambiguïté parfaite entre le monstrueux et l'enfantin.
Le noir & blanc — un choix historique unique
La série de 1968 est le seul anime de toute l'histoire de l'animation japonaise à avoir été produit en noir et blanc. Ce n'est pas un état par défaut — la télévision couleur était disponible au Japon depuis 1960 — mais une décision de production. La couleur coûtait plus cher. Fuji TV, qui diffusait encore une part significative de ses programmes en noir et blanc à la fin des années 1960, accepte la série dans ce format.
Ce contrainte formelle s'avère paradoxalement cohérente avec l'univers de Mizuki. Le noir et blanc du premier Kitarō n'est pas une limitation — c'est une atmosphère. Les yôkai évoluent dans un monde de gris, de nuits sans couleur, d'ombres sans chaleur. La palette chromatique absente renforce l'étrangeté du monde représenté, sa distance d'avec le quotidien coloré du Japon de la haute croissance.
Kitarō et ses compagnons — les yôkai du folklore
Kitarō est un enfant mort avant de naître, enterré avec sa mère décédée en accouchant. Il sort de sa tombe, les yeux bandés (il est borgne, l'orbite vide étant le siegue de son père miniature). Son destin est d'aider les humains en difficulté — souvent victimes de yôkai malveillants — et de faire office d'intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts. Il n'est ni humain ni spectre : il est ce qui vit entre les deux.
| Personnage | Nature | Voix (1968) | Rôle narratif |
|---|---|---|---|
| Kitarō | Enfant yôkai — borgne | Masako Nozawa | Héros — aide les humains contre les yôkai |
| Medama-Oyaji | Père miniature logé dans l'orbite de Kitarō | Isamu Tanonaka | Guide et conseiller — voix de la sagesse |
| Nezumi Otoko | Yôkai mi-humain mi-rat — opportuniste | Chikao Ôtsuka | Figure comique et ambiguë — trahit selon ses intérêts |
| Sunakake Baba | Vieille sorcière des sables | Yôko Ogushi | Alliée de Kitarō |
| Konaki-Jiji | Vieux yôkai qui pleure comme un bébé | Ichirō Nagai | Allié — se pétrifie en serrant sa victime |
L'œil-père (Medama-Oyaji) — l'invention la plus étrange
Medama-Oyaji — litt. « papa-globe-oculaire » — est l'une des inventions les plus radicalement étranges de toute l'histoire du manga. Le père de Kitarō, mort lui aussi, est revenu sous forme d'un minuscule corps humanoïde logé dans l'orbite vide de son fils. Il parle, pense, conseille. Il se baigne dans une écuelle de sake. Il communique avec Kitarō en piquant depuis l'intérieur du crâne. Cette image — le père vivant dans l'œil de son enfant — est une métaphore bouleversante de la transmission entre générations, habillée en absurde.
Staff — Toei Animation et Masaki Tsuji
Le rôle de Masaki Tsuji dans cette série mérite une mention particulière. Tsuji est le scénariste omnipresent de l'anime Toei des années 1968-1985 : il écrit pour Devilman, Lupin III, Gamba no Bôken, Dr. Slump, Urusei Yatsura. Sa capacité à adapter des univers très différents avec une fidélité constante au ton des auteurs originaux — ici l'étrangeté douce et mélancolique de Mizuki — en fait l'un des grands architectes invisibles de l'anime japonais des années 1970.
L'impact — le « yôkai boom » des années 1970
L'impact de la série 1968 sur la culture populaire japonaise est considérable et durable. Les historiens de la culture japonaise identifient un « yôkai boom » des années 1970 directement attribuable au succès de l'anime : une explosion de l'intérêt du public japonais pour le folklore des monstres et esprits traditionnels, qui se manifeste dans le manga, les jeux, les livres illustrés et le commerce de produits dérivés.
L'anime était si populaire que Kitarō est devenu un héros populaire pour les enfants et il a créé le yôkai boom des années 1970.
— GeGeGe no Kitarō Wiki Fandom · gegegenokitaro.fandom.com
Avant Kitarō, les yôkai étaient principalement un objet de croyance rurale, de superstition locale, de folklore transmis oralement dans les régions. Après l'anime, ils deviennent un patrimoine culturel national conscient : les enfants japonais urbanisés des années 1970 connaissent les noms, les formes et les pouvoirs des yôkai par le biais de l'animation — non plus par tradition orale. Ce transfert — du folklore vers la culture pop — a des conséquences culturelles qui se déroulent encore aujourd'hui, de Pokémon à Yo-kai Watch en passant par Demon Slayer.
La franchise — six séries en six décennies
GeGeGe no Kitarō est l'une des rares franchises animées japonaises à avoir produit une nouvelle série TV dans chaque décennie depuis 1968, toujours produite par Toei Animation, toujours diffusée sur Fuji TV. Cette continuité — studio, chaîne, franchise — est unique dans l'histoire de l'animation japonaise.
| Série | Diffusion | Éps. | Note |
|---|---|---|---|
| 1ère (1968) | 3 janv. 1968 → 30 mars 1969 · Fuji TV | 65 | Noir & Blanc — seule série N&B de l'histoire |
| 2e (1971) | 7 oct. 1971 → 28 sept. 1972 · Fuji TV | 45 | Couleur · même voix (Nozawa, Tanonaka...) |
| 3e (1985) | 12 oct. 1985 → 21 mars 1988 · Fuji TV | 115 | Réal. Osamu Kasai · générique Yoshi Ikuzô |
| 4e (1996) | 7 janv. 1996 → 29 mars 1998 · Fuji TV | 114 | Réal. Daisuke Nishio (aussi Dragon Ball Z) |
| 5e (2007) | 1er avr. 2007 → 29 mars 2009 · Fuji TV | 100 | Réal. Yukio Kaizawa |
| 6e (2018) | 1er avr. 2018 → 29 mars 2020 · Fuji TV | 97 | 50e anniversaire · réal. Kōji Ogawa |
La 6e série (2018) est explicitement congue comme une célébration du 50e anniversaire de la première diffusion de 1968. Masako Nozawa — voix de Kitarō depuis 1968 — reprend son rôle dans les séries 1, 2, 3, 4 et 5. La série 2018 confie le rôle à Miyuki Sawashiro, avec Nozawa dans le rôle de Medama-Oyaji. Une fidélité vocale sur cinq décennies qui n'a pas d'équivalent dans l'animation japonaise.
En France — une réception tardive
GeGeGe no Kitarō est resté longtemps inconnu du grand public français. Contrairement à Goldorak, Candy Candy ou Lupin III — achetés et diffusés très tôt en France —, Kitarō n'a pas trouvé preneur dans les années 1970-1990 auprès des chaînes françaises. L'univers des yôkai — ancré dans un folklore spécifiquement japonais sans équivalent européen direct — posait une barrière culturelle que les adaptateurs de l'époque n'ont pas cherché à franchir.
C'est par le manga — et non par l'anime — que Kitarō a trouvé son public français, grâce aux éditions Cornélius, qui ont publié l'œuvre de Mizuki en français. La réputation internationale de Mizuki — Grand Prix spécial de la ville d'Angoulême 2007, auteur biographique de Opération Mort, NonNonBa, Hitler — a ouvert la voie à une réception littéraire sérieuse de son œuvre en Europe.
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